Quand ma soeur a fermé la porte avec cet air désespéré, je savais que je n'allais pas la revoir. Son visage a formé une courbe autour de son corps fléchissant, virevoltant autour de la porte se refermant sur elle. L'ascenseur est descendu, il a rendu un bruit sourd en atteignant le rez-de-jardin. Les fleurs ne boutonneraient plus jamais de la même façon, le soleil sur la façade révélerait toute sa froideur pâle et abjecte.
On est partis, chacun de notre côté, ces semaines entières sans discussion téléphonique de bric et de broc, seules les quelques notes éparses distillées de mots timides et se terminant sur une saveur d'à vous les studios.
Ricardo m'arrêta dans la cuisine alors que je mettais tous les ingrédients du gaspacho dans le mélangeur : « Écris-lui, ou appelle-la. C'est ta soeur, tu l'aimes tellement. Qu'est-ce que tu attends ? »
- Je sais, Ricardo, je le sais. Mais je ne peux pas. Je ne sais pas ce que j'attends.
La surprise du jour, c'est la vie en entreprise. Ça change de l'université, vraiment. On passe de 25 dans une salle de 35 m2 à 5 dans une cage à poules de 10 mètres. Au quatrième étage... mais attention les enfants, avec a-scen-seur ! Si ça c'est pas du luxe ? On se sent drôlement privilégié le premier jour, c'est moi qui vous le dis. Mais tu déchantes vite fait le lendemain quand tu te rends compte que ledit ascenseur (surnommé vieille merde pour l'occasion) date d'avant la guerre civile et que la vioque du troisième monte plus vite l'escalier avec ses courses et ses cheveux gras que toi avec ton sac à dos vide. Ensuite, tu te rends compte que ça tombe forcément sur toi, le petit nouveau, la chance de se coltiner la souris qui glisse pas. Faut quand même savoir que la souris d'un de mes ordis (celle qui fonctionne bien, louons ses mérites) n'est pas une souris mais une vieille rate d'égout dégueulasse. Toutes les cinq minutes on la retrouve la queue (le fil pour les blonds qui nous lisent) plongée dans la poubelle attenante. Et ce n'est que le commencement...
Il faut dire qu'il y a aussi des aspects positifs : la jubilation intense lorsqu'on se rend compte que le sac à main Vuitton de la patronne bien sapée genre BCBG-la-coqueluche-de-tout-Perpignan, elle se l'est déniché au marché noir de chez top mantas, ou quand l'ingénieur-en-chef Lézard passe à deux mètres et embaume toute la pièce de sa transpiration malfaisante, le tout en toute impunité et à grand renfort de frottage de main intensif et de succion des lèvres. Une vraie scène de cinéma. D'ailleurs, ce matin, j'ai encore eu affaire à lui. « Non... pitié, me demande pas de venir à ton bureau... » Raté, la seule chose qui reste à faire, c'est souffrir en silence avec les yeux qui piquent. Je sais que je porte des lentilles mais sa divine odeur de transpiration est plus puissante que les fumées toxiques dans la salle du réacteur de Tchernobyl (on sent le vécu...). Un pur délice.
N'oublions pas les conditions salariales fort satisfaisantes : après 5 ans d'université on a droit à un salaire plus-qu'au-rabais-que-même-pépé-qu'a-connu-la-guerre-en-voudrait-pas et surtout, on a le droit à une réduction de salaire magique après 6 mois (je vous sens envieux, là... si si, dites-le... allez...) car l'imposition s'impose, dure, cruelle, telle une veuve noire aux abois. On aime particulièrement les discours innocents du RH vous disant : « Ah bon ? On avait parlé d'augmentation à l'embauche ? Vraiment ? Ah mais nous on y peut rien, les impôts ça ne nous regarde pas, nous ». Heureusement que Mapache est couillu (autre spécificité des ratons laveurs) et qu'il a exigé une augmentation devant ce foutage de gueule hors compétition, sous menace de vider vite fait les tiroirs de son bureau, surnommés « supermercat » car on y trouve de tout : stylos, biscuits, thé (et de toutes provenances), brioche, viennoiseries et chinoiseries en tous genres. Et puis, on joue sur la peur subtile. On prend un après-midi de libre en pleine semaine pour bien faire voir qu'on va à des entretiens. Comme ils sont pas bêtes (même s'ils en ont l'air), ils se doutent bien qu'on prend pas son après-midi pour faire l'aller-retour Perpignan-Agen à dos de poulet aux hormones. Et c'est comme le déodorant : le charme agit, enfin, la peur agit et ils cèdent lentement mais sûrement aux exigences répétées des jeunes yuppies capricieux.
Mes collègues sont tous comme moi. Ils croient si fort aux perspectives d'avenir au sein de cette taule qu'ils veulent absolument y rester. N'oublions pas la maxime (déformée, la pauvre) désormais célèbre : on n'apprend jamais de ses erreurs (voir le titre du blogue, qui en dit long à ce sujet). Il faut croire que j'ai décidé d'apprendre. Une nouvelle ère commence : je vais peut-être faire un effort. Un tout petit, au moins.

Top manta ou manteros, petits malins jouant à cache-cache avec la police... et qui font le bonheur des passants. Présentation noire classique très élégante, nouvelle technologie Bloutouffe de retirage ultrarapide du drap pour partir en courant en cas d'arrivage de flics. Un bijou de technologie.
On apprend tous les jours. Ça me fascine de connerie, vraiment. Le jour où le chien a pissé sur les rideaux de ma mère, elle s'est enfin décidée à les changer. Et il était temps. D'ailleurs mon père a fini par changer le canapé également alors qu'il disait qu'on attendrait que le chien crève pour en acheter un neuf. Total : le chien est encore vivant et un nouveau canapé trône dans le salon mais qui en profite ? Le chien, grâce au drap de protection posé desssus. C'est fascinant.
Je me suis dit la même chose cette semaine, sauf que cette fois-ci ce n'était pas le chien qui avait pissé sur les rideaux, mais un mec. Non, pas pissé sur les rideaux. Non ! Ça non plus... Bon bref passons. Parfois, quand on veut s'essayer à la métaphore filée, il vaut mieux passer son tour.
Les mecs sont épuisants... et quand je dis épuisants... certains sont même erreintants. Sans même te toucher, sans même être là, ils t'erreintent. Démonstration :
Cédric me harcèle sur Internet:
« Tu fais quoi, là ? Tu fais quoi, dis ? ».
- Je baise là. Avec un mec. J'ai mis l'ordinateur portable sur le lit et il est en train de me sucer. Et je te parle en même temps.
- Ah d'accord. Passe-lui le bonjour quand il a la bouche de libre.
Encore une soirée culturelle sur Internet. Tout ça pour dire que ma meilleure amie n'a pas tort. Ce n'était pas une bonne idée d'avoir passé tant de temps avec un ricain, d'abord parce qu'ils n'ont pas inventé l'eau chaude, mais ensuite parce que vraiment, on les croit si intelligents alors qu'ils n'ont même pas découvert l'Amérique.
Et c'est de là que le voili, le voiça, le dicton du jour : s'il va y avoir embrouille, coupe avant que ça merdouille. Dicton et leçon. Vous avez galéré vous aussi ? Vous aussi, vous êtes un aspirateur à connards ? Vous aussi, vous aimez les nazes ? J'arrête là le discours rhétorique à la Le Pen du style : vous aussi, les minables, les petits, les gros nazes, votez pour moi... Mais si vous êtes comme ça, n'aspirez plus les connards. Coupez le courant. On finit, avec l'expérience, par les sentir, on développe un flair presque canin pour ces animaux malheureusement loins d'être en voie d'extinction. Alors j'ai décidé de dire non aux plans galère. Tout comme Nathalie qui avait dit non aux mauvaises odeurs dans la publicité pour le déodorant. Mais j'attends le prochain avec impatience. On ne s'en lasse jamais...
La table changea tout. Elle tomba du ciel, ou plutôt du cinquième. La porte s'ouvrit et c'est la voisine qui répondit, celle au style lesbienne-artiste-peintre sur PC. Elle nous prépara une existence bourgeoise dans le luxe antique mais moderne d'une table familiale qu'elle nous offrit. En ouvrant la porte, c'est le luxe qui s'offrait à nous.
La concierge me demanda, sous son air innocent mais averti, si j'étais mannequin. Elle n'obtint qu'un ricanement étonné face à une réflexion si saugrenue. Ce fut l'heure des éloges personnels, des comparaisons aux acteurs de séries télévisées : Cuéntame cómo pasó. Au fond des bars où les mains inconnues vous caressent les cheveux sans vous demander la permission, la promiscuité flatteuse mais à laquelle on met un terme avant même qu'elle ne commence.
Il était temps de récupérer cette existence chérie ; il était temps de se remettre à lire Rosa Montero et de traîner dans les cinés rue Verdi. De se lever chaque matin pour emballer son déjeuner et l'emporter au travail. De retrouver l'excitation des vendredis après-midi pluvieux et l'angoisse des crépuscules dominicaux. Adieu, Bruxelles !
Tandis que je m'évertuais à énumérer les indéniables qualités nutritionnelles du jus de pastèque casher à ma copine Chloë (que je n'ai pas vue depuis trois ans, soit dit en passant), mon mec était tout aussi occupé, mais lui cette fois à me dire qu'il avait des yeux dans son caleçon (sic).
Et puis d'un coup, c'est comme dans les séries télévisées : plan taille, réveil chaotique et grand soupir de soulagement. Je me retourne et, que vois-je, ou plutôt qu'entends-je ?... L'autre encore occupé à me dire qu'il a des yeux dans son caleçon. N'imaginez même pas l'effet du réveil, la tête dans le cul, tout ça pour entendre :
« Honey, I have eyes in my undies ». Et ce qui s'en suit.
- Quoi bébé ? T'as des yeux dans ton caleçon ?
- Oui, j'ai des yeux dans mon caleçon.
Au moins, on se couchera moins con ce soir, on savait que les profs avaient des yeux dans le dos, maintenant il y en a qui ont des yeux dans le caleçon. Pourtant mon pote Ludo disait tout le temps qu'une bite n'avait pas d'oeil... Enfin je crois que cet aphorisme somme toute profondément philosophique ne vaut pas le temps de s'attarder...
C'est le retour à la réalité, une fois passées les histoires de caleçons, on se retrouve face à soi-même, dans le concert incessant de la jungle urbaine et de ses aboiements de bergers allemands sur les balcons, ses râclures de chaises et la déprimante solitude de la cabine d'ascenseur qui monte en quête d'une âme à transporter... alors qu'autrefois on faisait goûter sa virilité à d'autres tout contre la paroi de l'ascenseur. C'est l'insomnie.
J'ai toujours rêvé d'être Ghislaine Marchal. Le sang sur les murs, les sombres affaires de jardiniers (surtout si c'est le même que dans Beautés désespérées...), les fautes d'orthographes. Euh... en fait pas vraiment.
En revanche, je vais vous donner la recette du homard. Recadrons la scène, le contexte et tout et tout. Changement de caméra : réveillon de la Saint-Sylvestre en Bretagne. Homard au programme. Ça faisait déjà deux jours que notre pote le homard canadien se faisait braire dans le bac à légumes du frigo slovène Gorenje. Chaque matin, même rituel pour toute la famille : ouvrir le frigo, taper sur le bac à légumes et crier "oh, t'as bien dormi ?". Moi à mon avis non, le homard coincé la tête dans le cul vers le bas en train de se noyer dans le jus des huîtres, à mon avis il dort pas très bien. Juste une intuition. Et puis on aurait déjà des témoignages de homards rescapés.
Étape suivante. Celle qui fait flipper. J'en pleurais d'avance. Ça me rappelait la fois où on avait passé toute la journée dans le supermarché à se demander si on achèterait vraiment nos carpes vivantes et comment on les tuerait. Une bonne carpe à la juive pour le réveillon polonais, c'est délicieux, surtout quand bibi n'a pas à y toucher. Ni à la massacrer. Elles nageaient au fil de l'eau dans leur piscine de 3m² du rayon poissonnerie d'un Carrefour polonais. Et voilà comment Barb s'est retrouvée avec deux carpes nageant au beau milieu de sa baignoire et qu'elle a dû se laver chez une copine pendant deux jours, avant de retrouver sa baignoire vide après avoir électrocuté les deux carpes avec son fer lissant BaByliss. L'histoire se répète, la preuve : pour le homard, même combat. Je savais bien qu'il allait finir hydrocuté dans un court-bouillon mais je me disais encore que le micro-ondes était une solution envisageable. Et rapide. Et sûre. Et fiable (surtout si c'est du Gorenje). J'ai pas eu le choix : j'ai dû le regarder sombrer au fond de la marmite et se débattre quelques instants.
Mapache